12
Bak fixait, au loin dans le désert, les six hommes qui maintenaient la même allure que la caravane depuis le lever du camp, au petit jour.
— Je ne vois pas Hor-pen-Dechret parmi eux.
— Moi non plus, dit Neboua auprès de lui, sur un grand monolithe en granit qui dominait les dunes. Mais il n’est pas loin. Je le sens.
— Bizarre qu’aucune des patrouilles d’Iken n’ait remarqué de mouvement inhabituel ces derniers jours.
— Je parie que cette ordure est venue droit du désert.
Bak se retourna pour contempler la longue colonne d’ânes qui avançait lentement sur la piste. La brise matinale, dont le soleil avait dissipé la fraîcheur, était trop faible pour expliquer la pureté de l’air au-dessus de la caravane. Le sable épais et lourd ne produisait presque pas de poussière. Des arêtes et des tertres de granit surgissaient çà et là d’un tapis d’or apparemment sans fin.
Le lieutenant était inquiet. En traversant cette partie du désert, ils s’épargnaient au moins deux jours de route, toutefois ce gain de temps avait son prix. Le fleuve se trouvait à une bonne heure de marche pour un voyageur pressé, mais les ânes peinant sous le faix devraient cheminer de l’aube au crépuscule. Forcés de porter l’eau en plus de leur charge habituelle, ils ralentissaient la caravane tout en lui évitant des milliers de pas.
— On peut supposer que ces hommes constituent une avant-garde, dit Bak à son ami qui descendait avec précaution de la pierre érodée. Ils surveillent notre progression, le temps que les troupes d’Hor-pen-Dechret arrivent de plus loin. Cela soulève deux questions : quelle sera l’importance de ces troupes ? Et combien de temps mettront-elles à nous rattraper ?
— Il sait sûrement que nous n’irons pas au-delà de Semneh, et il passera à l’attaque bien avant. À l’exception de Bouhen, c’est la seule garnison qui compte des effectifs complets. Quant au nombre d’hommes qu’il a rassemblés, seul Seth pourrait le dire. Il n’a jamais risqué d’attaque sans préparation.
— Cette longue étendue désolée me paraît le lieu idéal pour frapper.
— Je n’en vois pas de meilleur, approuva Neboua, passant la main dans ses cheveux plus rebelles que jamais. J’imagine qu’hier il est venu voir par lui-même les richesses que nous transportons et le nombre d’adversaires qu’il aura à affronter. Si ce qu’il a vu lui a plu – et comment en irait-il autrement ? –, il estimera que le risque en vaut la peine. Espérons qu’il pensera avoir besoin de plus d’hommes et qu’il ne frappera pas avant leur arrivée. Il aura vu vingt archers et cinquante lanciers, dont il ne peut savoir qu’ils manquent d’entraînement dans l’art de la guerre.
Bak le suivit tout en bas, et ils traversèrent les sables vers la caravane.
— La séance de cette nuit s’est mieux passée que je ne m’y attendais. Si l’on mesure le succès à l’enthousiasme, Merymosé aura un jour le grade de général. Les gardes sous ses ordres montrent un désir d’apprendre étonnant après la vie dorée qu’ils ont connue dans la capitale.
— Ils y ont tout intérêt. Leur existence en dépend.
Une pensée soudaine chassa la sévérité du visage de Neboua, où s’épanouit un large sourire.
— Te rappelles-tu les paroles d’Horhotep hier, avant que nous ne quittions Iken ?
Bak imita l’inflexion de sa voix et le cita mot pour mot :
— « Je suis convaincu que les pillards dont on nous rebat les oreilles ne sont que pure imagination. »
— Je me demande ce qu’il en pense à présent !
— Il n’admettra son erreur qu’en toute dernière extrémité.
— L’as-tu remarqué, dans le noir, la nuit dernière ? Il observait l’entraînement.
— J’ai craint un instant qu’il n’ordonne à Merymosé de s’en aller, mais il n’a pas desserré les dents.
— Je parie qu’il s’est largement rattrapé auprès d’Amonked.
Bak eut un petit rire ironique, puis déclara :
— Je n’ai pas, comme toi, l’habitude d’entraîner des lanciers, toutefois je suis allé dormir satisfait. Ces quelques heures d’apprentissage ne leur donneront pas l’habileté de soldats aguerris, néanmoins ils pourront tenir tête à des nomades qui ignorent les finesses du combat.
— Ils se débrouilleront bien avec leur lance, mais ils auront besoin d’armes de rechange s’ils perdent ou brisent les leurs. Et il leur en faudra de mieux adaptées au combat rapproché : des cimeterres, des masses ainsi que des haches.
— Où veux-tu en trouver ? Il s’agit d’une caravane civile, pas d’un ravitaillement pour l’armée.
Neboua se rembrunit.
— Je dois tout inventorier, découvrir qui, parmi les âniers, fut autrefois soldat, qui a apporté des armes et qui n’en a aucune. Mieux vaut savoir le pire dès le départ qu’une fois que c’est trop tard.
La caravane marcha toute la matinée, et les nomades avancèrent au même rythme plus à l’ouest. Bak bavarda avec les âniers, les archers et les gardes de Merymosé pour se rendre compte de ce qu’ils vaudraient face à une éventuelle attaque. Le moral était bon, grâce à leur foi aveugle en Neboua qui les avait formés et à leur certitude que Bak arrêterait l’assassin, gagnant les bonnes grâces des villageois. Et peut-être leur aide, si besoin était.
Bak se sentait le dos au mur. Il avait été si sûr qu’un membre de l’expédition avait poignardé Baket-Amon ! Pourtant, ici, dans le désert, à vivre parmi eux, à poser des questions qui ne menaient à rien, il était taraudé par le doute. Imsiba n’ayant pas envoyé de messager, il ne devait pas être plus avancé que lui, contrairement à la prédiction d’Amonked. Piètre consolation, alors que toutes ses tentatives demeuraient stériles.
Midi vint puis passa et les bêtes avançaient toujours.
— Que font-ils des prisonnières ? interrogea Nefret, qui regardait fixement les petites silhouettes à l’horizon, les yeux agrandis par l’effroi. Les tuent-ils tout de suite ou abusent-ils d’elles avant ? Les réduisent-ils en esclavage ?
Mesoutou marchait derrière la chaise de sa maîtresse, les yeux dans le vide. Parfois, elle trébuchait, comme si ses pensées étaient ailleurs, en un lieu lointain et plus sûr.
Les quatre porteurs chargés de Nefret échangèrent un regard furtif, dont le sens apparut quand l’un d’eux leva les yeux au ciel. Ceux qui suivaient un chemin parallèle, avec la chaise de Thaneni, paraissaient excédés. Tous s’étaient lassés de la belle et de ses récriminations. Sennefer avait laissé la troisième chaise à Iken avec ses quatre porteurs et une bonne partie de ses effets personnels. Il ne pouvait avoir prévu l’arrivée d’Hor-pen-Dechret, mais il avait compris l’intérêt de voyager sans s’alourdir.
— Tu prends la menace de ces pillards beaucoup trop à cœur, dame Nefret, dit le lieutenant Horhotep, qui marchait à côté de la jeune femme et savait pertinemment que Bak pouvait l’entendre. Cela ne m’étonnerait pas qu’ils s’introduisent dans le camp la nuit pour voler, mais six hommes s’en prendraient-ils à une immense caravane ?
Il répondit à sa propre question par un rire moqueur.
Paouah, qui avançait avec Sennefer entre les deux chaises à porteurs, dit d’un ton dubitatif :
— L’ânier Pachenouro pense que ces hommes sont venus repérer nos points faibles afin de nous attaquer, bientôt, en plus grand nombre.
De son air sarcastique, Horhotep répliqua :
— Un ânier ? Un ânier de la frontière ? Où s’est-il initié à l’art de la stratégie ?
Le visage de Paouah s’enflamma. Les yeux brillants et pleins de défi, il s’apprêtait à riposter quand Thaneni secoua la tête pour l’exhorter au silence. Sennefer passa le bras autour de ses épaules et l’entraîna un peu à l’écart. Au moment où Bak les dépassait, il entendit le noble dire tout bas au jeune garçon :
— Tout le monde n’est pas doué de bon sens, Paouah, et ceux qui ne le sont pas écoutent rarement ceux qui le sont.
Amonked, à côté de Bak, ne montra pas s’il avait entendu cette réflexion.
— Hor-pen-Dechret… Avant de quitter la capitale, j’ai lu quelques rapports de Bouhen, dont plusieurs mentionnaient ce nom. Si j’ai bonne mémoire, le capitaine Neboua combattait sous les ordres du commandant Nakht quand ce misérable fut vaincu, et qu’il fut repoussé aux confins du désert avec le reste de son année tribale.
Sa profonde connaissance des événements survenus dans le Ventre de Pierres ne surprenait plus Bak. De toute évidence, il avait lu bien plus que « quelques rapports ».
— Oui, inspecteur. C’est pourquoi Neboua s’inquiète, pourquoi il veut que nous soyons prêts à repousser un véritable assaut. Il sait par expérience à quoi s’attendre.
— Tu l’approuves, je vois.
— De tout mon cœur.
Horhotep ralentit le pas afin qu’ils arrivent à sa hauteur et regarda Bak avec froideur.
— Ne donnes-tu pas l’alarme alors que rien ne le justifie, lieutenant ? À moins que tu ne profites d’une pauvre poignée de nomades pour peser sur notre décision et influer sur l’avenir des forteresses dans cette partie du fleuve ?
Bak fixa Amonked dans les yeux et dit d’une voix dure :
— Inspecteur ! Si l’armée quitte le Ventre de Pierres, nul ne sera en sécurité, qu’il soit cultivateur, marchand, ânier ou ambassadeur. Hor-pen-Dechret est un criminel. Lui et ses partisans ne connaîtront plus de frein.
Amonked regardait tour à tour Bak et Horhotep, comme s’il ne savait en qui placer sa confiance.
— Je te suggère de discuter avec Neboua, dit Bak, mais également avec Sechou. Il connaît lui aussi de première main les pillards du désert.
— Très bien, acquiesça l’inspecteur. Le capitaine effectue en ce moment l’inventaire des compétences et des armes dont nous disposons. Je le verrai lorsqu’il aura fini et qu’il aura le loisir de parler.
Les lèvres d’Horhotep se crispèrent, scellant en lui le commentaire qu’il aurait voulu émettre.
— Oh, Thaneni, épargne-moi ce ton protecteur ! retentit la voix de Nefret, coupante et impatiente. Je ne peux pas m’empêcher d’avoir peur ! Quoi que vous en disiez, toi, Horhotep. Amonked ou n’importe qui d’autre, ces hommes me terrorisent !
— D’abord, c’étaient les gens du fleuve, et maintenant ceci ! soupira Amonked, agacé. Je comprends et je partage son anxiété, mais apprendra-t-elle un jour à souffrir en silence ?
« Tu ne connais pas ta chance, songea Bak, que Thaneni s’interpose si souvent pour essuyer le pire de sa colère. »
— Elle ne sera satisfaite que lorsque nous rentrerons à Kemet. Elle me l’a bien fait comprendre. Mais j’imagine que je dois au moins tenter de l’apaiser.
L’inspecteur contempla longuement la concubine, comme s’il redoutait de l’approcher.
— Y a-t-il une femme dans ta vie, lieutenant ?
— Non, inspecteur.
— Tu ne connais pas ta chance.
Bak remonta la colonne à la recherche de Minkheper. Une remarque d’Horhotep éveillait sa curiosité, et il espérait en savoir plus grâce à lui. Il repéra la haute silhouette, à mi-chemin du train d’ânes.
— Capitaine ! appela-t-il en souriant. Pour un homme chargé d’étudier le fleuve, te voilà bien loin dans le désert !
— Je me demande ce qui m’a pris d’accepter cette maudite proposition, dit le marin en secouant un pied afin de chasser des cailloux de sa sandale. Je viens de bavarder avec un ânier, un ancien matelot habitué à ces eaux. Sais-tu ce qu’il m’a dit ? « Si la reine imagine qu’elle va bâtir un canal par ici, elle a encore plus de pierres dans la tête qu’Hapy n’en a jeté au fond du fleuve entre Semneh et Bouhen. »
Il marqua une pause, puis sourit avant d’ajouter :
— Inutile de préciser que je n’irai pas le lui répéter.
Bak éclata de rire.
— On raconte qu’elle ne manque pas d’esprit, toutefois je n’aimerais pas le mettre à l’épreuve en lui rapportant cette réflexion.
— Je ne mets pas la parole de ton ânier en doute, mais en ce moment je devrais être au bord du fleuve et examiner son cours de mes propres yeux.
— Je le voudrais bien ! Je serais à côté de toi, et je savourerais une bonne baignade, rafraîchi par la brise. Mais tant que je n’aurai pas capturé le meurtrier, je ne peux garantir qu’un membre du groupe qui s’en va seul et sans protection sera à l’abri d’un cultivateur furieux.
— Peux-tu répondre de notre sécurité ici, sur cette piste aride ?
— Rares sont les choses dont on peut répondre, dans la vie.
L’ombre d’un sourire effleura les lèvres du capitaine.
D’après ce que j’entends, Hor-pen-Dechret représente une bien plus grande menace qu’Amonked pour la population. J’aurais cru qu’on nous serait reconnaissant d’être là et d’attirer ainsi l’attention sur nous.
— Près d’Askout, je compte m’entretenir avec un chef influent dans cette région. Peut-être parviendrai-je à le convaincre que les villageois ont intérêt à nous aider. Jusqu’alors, il faut attendre. Je n’ose quitter la caravane, de peur que les nomades passent à l’attaque. Chaque bras, chaque arme seront nécessaires.
— En quoi puis-je me rendre utile ?
— Vois avec Neboua : c’est lui qui sera le plus à même de te l’indiquer.
Le capitaine hocha la tête et voulut partir, mais Bak n’en avait pas terminé.
— Je me suis laissé dire que Baket-Amon fréquentait les maisons de plaisir proches des quais de Ouaset. Toi qui es marin, tu es sans doute allé dans ces mêmes établissements.
Minkheper le regarda d’un air bizarre, puis étouffa un petit rire.
— J’oublie toujours que, comme tous les membres de l’expédition, je suis soupçonné de meurtre. Chaque fois que tu m’interroges, je tombe des nues.
— Si tu es innocent, mes questions ne te troubleront pas, dit Bak en souriant pour atténuer la causticité de ses propos.
— « Si » ? répéta Minkheper en levant un sourcil. Tu n’as sûrement pas lieu de croire que je suis l’assassin !
— Vous êtes-vous croisés dans l’une ou l’autre des maisons du port ? éluda Bak, qui détestait qu’on tente de le sonder.
— Je suis heureux en ménage depuis des années, lieutenant, et j’ai trois concubines dans différents ports d’attache. Je n’ai pas à chercher ailleurs la distraction ou le plaisir.
Bak se rappela avec amusement sa récente conversation avec Amonked. L’inspecteur aurait été sidéré que le capitaine ait autant de femmes dans sa vie.
— Tu ne t’y arrêtes jamais pour une bière ou un jeu de hasard ?
Minkheper répondit en riant :
— J’admets que je me laisse quelquefois tenter par une partie d’osselets. Pas souvent, remarque. J’ai mon compte de compagnie masculine à bord ! Mais assez pour avoir entendu vanter les exploits du prince.
— Tu ne l’as jamais rencontré au cours de ces petites… escapades ?
— Si c’est le cas, à l’époque je ne savais pas qui il était. Je fais généralement relâche à Mennoufer plutôt qu’à Ouaset. Le port est grand et mieux équipé, le commerce plus rentable. Mon épouse vit là-bas avec mon premier-né et trois fillettes que j’adore.
Pour un homme qui naviguait sur la Grande Verte, il était logique de préférer ce port, situé plus au nord.
— Sais-tu si, à Ouaset, Baket-Amon a pu faire quoi que ce soit qui ait précipité sa perte ?
— Certains plaisantaient en disant qu’un jour, il risquait de tomber sur un mari jaloux. Autrement, je ne m’en souviens pas.
« Un mari jaloux, pensa Bak, morose. Une fois de plus, j’en reviens à Amonked. Pourquoi faut-il que tout désigne le cousin d’Hatchepsout ? »
Cependant, c’était un meurtrier bien improbable, et sa culpabilité lui semblait de moins en moins plausible chaque fois qu’il le voyait se disputer avec Nefret.
À part le lieutenant Bak et moi, seuls le sergent Dedou et ses vingt archers sont bien armés, rapporta Neboua. Toutefois, leur réserve de flèches est limitée.
Le ton sec, droit comme un piquet, il ne pouvait dissimuler son irritation. Étant l’officier militaire le plus gradé de la caravane, il avait entrepris de préparer les hommes à une bataille éventuelle sans en référer à Amonked. L’appel de l’inspecteur l’avait pris au dépourvu, et Bak n’avait pu lui ôter l’idée qu’on lui demandait de rendre des comptes. Sitôt le pavillon dressé pour la nuit, alors qu’on nourrissait les ânes et qu’on préparait le repas du soir, Neboua, d’humeur exécrable, avait accompagné Bak chez l’inspecteur.
— Le lieutenant Merymosé et ses cinquante gardes disposent chacun d’une seule lance et d’un bouclier, sans aucune arme de poing, ce qui est insuffisant. De plus, ils manquent d’entraînement. Sur les vingt-huit âniers, seize sont d’anciens militaires habiles à l’arc ou à la lance, mais seuls neuf d’entre eux se sont munis de leurs armes. Un porteur qui a avec lui un panier d’herbes médicinales, de potions et d’onguents s’est offert à soigner les blessés, Thaneni a proposé son aide, et les autres porteurs sont prêts à les transporter à l’abri.
Amonked dans son fauteuil, son chien à ses pieds, regarda Thaneni d’un air agréablement surpris.
Bak était debout en face de lui avec Neboua. Horhotep se tenait près de son fauteuil, tandis que le scribe, Sennefer, Minkheper et Merymosé restaient un peu en retrait. Nefret écoutait, assise sur un tabouret bas près du pan d’étoffe qui divisait le pavillon ; Paouah, par terre à côté d’elle, serrait ses genoux contre sa poitrine. Bien que le froid nocturne ne se soit pas encore insinué, des flammes irrégulières montaient d’un brasero.
— Tu n’as pas fait mention du lieutenant Horhotep, observa Amonked.
— Il me reste à apprendre si le lieutenant a emporté des armes à Ouaouat et s’il sait s’en servir, répondit Neboua, impassible. Jusqu’à preuve du contraire, je dois supposer qu’il n’est pas plus rompu aux arts de la guerre que le lieutenant Merymosé, avant ces derniers jours.
— Veux-tu insinuer que je suis inapte ? interrogea Horhotep, rougissant jusqu’au cou.
— Je ne tolérerai aucune querelle.
Amonked avait à peine haussé la voix, mais son ordre était sans réplique. Neboua poursuivit, imperturbable :
— Comme tu l’as remarqué, le lieutenant Bak, le sergent Dedou et moi-même avons commencé à entraîner Merymosé et ses hommes. Avec le temps, ils deviendront de vrais soldats.
— J’aimerais prendre part à cette préparation, si vous le permettez, déclara Sennefer. J’ai la main assez sûre avec un arc, toutefois mes talents à la lance laissent à désirer. Hormis la lutte que j’ai apprise dans ma jeunesse, je ne connais rien aux méthodes du corps à corps.
Amonked approuva son beau-frère d’un hochement du menton.
— Je te suggère de suivre son exemple, lieutenant Horhotep. Si expérimenté que tu sois, un entraînement ne peut pas faire de mal.
— Oui, inspecteur.
Bak refréna son envie d’applaudir. Le regard haineux que le conseiller darda sur Neboua aurait décontenancé un homme de moindre envergure, mais celui-ci, surpris par l’attitude d’Amonked, ne laissa percer aucune émotion.
— Nos bâtons de commandement peuvent faire office de gourdins, ainsi que des bouts de bois trop courts pour servir de lances. Il est possible de fabriquer des armes à partir d’objets ordinaires : par exemple, plusieurs âniers ont des pagnes de cuir, dans lesquels on taillera des lanières pour les frondes, et pour fixer les masses et autres armes de poing. Des lances peuvent être faites à partir d’étais, comme ceux qui soutiennent les tentes et le pavillon.
Nefret étouffa un cri, s’attirant un froncement de sourcils d’Amonked. Si cette perspective le contrariait, il n’en montra rien tandis que Neboua continuait à lui exposer ses plans.
— Le capitaine Minkheper propose d’apprendre aux hommes à fabriquer ces armes rapidement et le mieux possible.
À nouveau. Amonked hocha la tête pour marquer son assentiment. Neboua se tut, indiquant qu’il avait terminé son rapport. L’inspecteur rompit le silence en posant la question qui était dans tous les cœurs :
— Si Hor-pen-Dechret nous tendait une embuscade avec une troupe nombreuse, pourrions-nous les repousser ?
— S’ils attaquaient demain la caravane en marche, j’en doute. Dans un ou deux jours, une fois mieux préparés, je crois que nous réussirions. Alors nous serions assez près d’Askout pour chercher de l’aide. C’est une petite garnison, mais quelques soldats bien armés et expérimentés feraient toute la différence.
— Et les gens de la région ? demanda Nefret, qui devint immédiatement le centre de l’attention générale. D’abord ils se montraient jour après jour, et maintenant ils ont disparu. Où sont-ils passés ? Rôdent-ils quelque part, tout près, afin de s’en prendre à nous, eux aussi ?
— Je doute que nous ayons à combattre sur deux fronts, la rassura Neboua. Quoique les gens d’ici appréhendent la mission d’inspection, ils haïssent Hor-pen-Dechret et ses bandits.
— Ils sont victimes d’individus de son espèce chaque fois que les maîtres de ce pays deviennent faibles ou négligents, souligna Bak afin que l’inspecteur en prenne bien conscience.
— Ils pourraient même décider de nous aider, quand Bak aura capturé l’assassin de Baket-Amon, remarqua Neboua.
— Et je le capturerai.
Ces paroles catégoriques lui avaient été soufflées, Bak en était sûr, par quelque dieu malicieux, récemment gratifié d’une belle offrande par le commandant Thouti, pour qui son succès allait de soi.
— Lieutenant Bak !
Un homme à la voix basse mais insistante le secoua par l’épaule.
— Réveille-toi, chef. Réveille-toi !
Bak roula sur le côté, s’assit et secoua la tête pour chasser le sommeil. La nuit était noire, et l’obscurité n’était guère atténuée par la lune mince, qui brillait au bas de la voûte céleste, et par de rares étoiles. Il distinguait à peine celui qui se penchait au-dessus de lui – un ânier.
— Que se passe-t-il ?
— Les bêtes sont nerveuses, chef. Sechou pense qu’il y a un intrus. Il m’a chargé de te prévenir.
Pestant tout bas, Bak se leva, trouva une lance et un bouclier. Il regarda Neboua et les archers qui dormaient comme des souches, emmitouflés dans du drap épais pour se prémunir contre le froid. Il songea à l’homme qui s’était glissé parmi eux pour dérober leurs sandales. On leur jouait peut-être un tour du même genre. Il décida que, s’il avait besoin d’aide, il serait toujours temps de les réveiller. L’ânier allant devant, ils traversèrent le campement. Ils enjambèrent des formes endormies, contournèrent des braseros où les cendres étaient froides depuis longtemps et se tracèrent un chemin hâtif dans l’obscurité. L’air de la nuit s’insinuait sous la tunique de Bak et le glaçait jusqu’aux os.
Il perçut bientôt l’agitation des ânes, qui s’ébrouaient et renâclaient avec inquiétude. Son guide le conduisit jusqu’à Sechou ; avec lui se trouvaient Pachenouro et deux âniers de garde – ils décourageaient l’approche de prédateurs, empêchaient les animaux de s’écarter et restaient sur le qui-vive, au cas où des pillards surviendraient. Ses yeux s’étant accoutumés à l’obscurité, il remarqua que seuls les hommes de garde étaient armés.
— Quelqu’un est entré, c’est sûr, marmonna Sechou.
— L’as-tu repéré ? demanda Bak.
— Non, il fait trop noir, dit un des âniers. On n’y voit rien.
— Êtes-vous bien sûrs que c’est un homme et non un chacal ? Ou peut-être des chiens ?
— La meute qui nous a suivis quelque temps n’effraierait pas les ânes.
— À mon avis, c’est un homme, chef, intervint Pachenouro. Probablement un des nomades qui nous épient.
— Si on ne veut pas qu’il s’enfuie dans le noir, nous aurons besoin de torches, dit Bak. Et, par Amon, apportez des armes et des boucliers !
Pachenouro et l’un des âniers s’empressèrent d’exécuter ses ordres. Pendant que Sechou et les autres restaient où ils étaient, Bak passa entre les bêtes, leur parla avec douceur et s’efforça de les calmer, souhaitant avec ferveur avoir un peu de lumière. Il ne comprenait pas le silence des chiens. Certes, ils n’étaient pas dressés à protéger la caravane mais, l’instinct aidant, ils auraient dû aboyer à la moindre provocation.
Il leva son bouclier pour se faufiler plus facilement entre deux ânes. Il entendit un bruit mat et sentit une légère vibration à travers la protection épaisse. L’âne à sa droite se mit à braire de frayeur. Le cœur de Bak bondit dans sa poitrine.
« Ma tunique blanche ! Une cible dans la nuit… »
Il se baissa et avança courbé, caché parmi les bêtes. Puis il retourna le bouclier et découvrit la flèche qui transperçait le cuir.
— À terre ! hurla-t-il. L’intrus est armé d’un arc !
— Lieutenant ! appela Pachenouro, une torche à la main.
Il distingua un sifflement. L’âne à côté de lui tomba à genoux, une flèche plantée dans le cou. Bak tenta de l’attraper par le licou pour le calmer, mais il rejetait la tête en arrière et ruait, fou de douleur, en poussant des braiments à fendre le cœur. Les animaux voisins, oubliant dans leur panique qu’ils étaient attachés, voulurent s’enfuir et leurs ruades frénétiques finirent d’affoler le reste du troupeau. Les chiens, si calmes auparavant, se mirent à aboyer.
— Calmez ces bêtes ! hurla Sechou.
— Mon lieutenant, tu n’as rien ? cria Pachenouro.
Bak détestait ce qu’il avait à faire. Il tira sa dague et trancha rapidement la gorge de l’âne blessé, lui imposant silence à jamais. Marchant toujours courbé, il s’empara du licou d’une femelle qui trépignait, menaçant d’écraser son petit, et la conduisit avec son ânon loin du cadavre. Il prit un autre animal et l’apaisa, puis un autre et un autre… Le temps que les âniers et lui restaurent le calme, le temps que Pachenouro le rejoigne avec sa torche, il savait déjà que le meurtrier était parti.
Neboua et les archers arrivèrent en courant, réveillés par le vacarme. Ils se mêlèrent au troupeau et cherchèrent l’intrus. Ensuite, Bak organisa une fouille minutieuse du campement. Il rassura ceux qui s’étaient réveillés, mais ne trouva personne qui ne fût des leurs. Le roquet jaune se recoucha parmi les vivres et l’équipement comme si rien de particulier n’était arrivé.
Neboua désigna des gardes supplémentaires pour patrouiller sur le périmètre du camp, puis lui, Bak et les autres retournèrent se coucher. La dernière pensée du lieutenant, avant de s’endormir, fut pour les chiens. Leur apathie, leur silence alors qu’un pillard du désert s’était insinué parmi les ânes.
Un nomade, un étranger venu de l’extérieur… Bak n’en était plus aussi sûr.